Le Soir 27-06-1997 - Opinions et débats - Samedi (21 juin 1997)

Pénurie de crèches : effet pervers

L'avenir des crèches en Communauté française, et principalement à Bruxelles, suscite bien des inquiétudes (...). Il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive plusieurs appels angoissés de papas et de mamans qui ne savent pas comment faire face au problème imminent de la fin d'un congé de maternité et de la reprise simultanée du travail. Nous savons tous que la situation budgétaire du pays et des collectivités est telle que des économies s'imposent, faute de pouvoir lever des moyens supplémentaires autrement que par un alourdissement de la fiscalité des revenus du travail. Je me permets cependant de demander avec insistance s'il n'est pas franchement opportun de s'interroger sur les priorités accordées à nos dépenses publiques. Les restrictions des capacités d'accueil en crèches sont d'autant plus gênantes et malsaines qu'elle visent (volontairement ?) à restreindre sournoisement le travail des femmes. (...) Les raisonnements simples et lapidaires conduisent à penser que les femmes gagneraient à s'occuper de leurs enfants; il en résulterait une diminution du nombre nécessaire de crèches et du chômage. Les esprits plus affinés auront vite fait de cerner les limites d'une telle théorie, dont la qualité intellectuelle ne dépasse pas celle d'un slogan de café du commerce. Le gouvernement wallon vient de débloquer 120 millions en faveur des crèches. Est-il impensable qu'une telle mesure soit prise en région bruxelloise ? La Région bruxelloise et la Cocof ont certes fait un geste en libérant des agents contractuels subventionnés pour pallier les carences de personnel dans les établissements qui devraient se séparer d'une partie de leur effectif. Mais cette solution est très partielle en termes d'effectifs et d'orientation, car elle ne vise que les quartiers défavorisés, dont on peut d'ailleurs se demander comment il convient de les définir équitablement... La manière est certes, à la base, communautaire, mais elle déborde largement sur le champs des compétences régionales.

Une capacité d'accueil en crèche, à la mesure des besoins des parents qui tous les deux travaillent, est une condition vitale pour le respect et l'encouragement du travail. Le travail des contribuables n'est-il pas déjà suffisamment sujet à contraintes sans que l'on y ajoute les désagréments dirimants de l'altération d'un service public qui lui est intimement lié ? L'insuffisance des places en crèches crée des effets pervers. Les règlements internes des établissements exigent souvent que le ou les parents travaille(nt), ce qui est assez logique, mais cette logique devient douteuse lorsque, sous la pression des demandes, on se voit obliger de refuser des parents dont l'un des conjoints travaille dans un régime de temps partiel. Cette exclusion est d'autant plus navrante que, comme le souligne le dernier rapport de la Banque nationale, notre pays n'est pas précisément un modèle en matière de travail à temps partiel. La situation peut être insupportable lorsqu'il s'agit d'un parent seul ne travaillant qu'à temps partiel. La pénurie oriente souvent les parents vers d'autres solutions plus coûteuses, et il n'est pas rare dès lors de voir un couple sacrifier pratiquement un salaire à la garde d'un enfant. C'est absolument navrant. Quand donc comprendrons-nous que la qualité et la disponibilité des services d'accueil des enfants sont les gages de l'épanouissement et de la sérénité des parents qui travaillent ? On oublie un peu souvent que ce travail n'est pas un luxe ou un caprice, mais souvent une pure nécessité économique et l'aboutissement logique et attendu de formations exigeantes que les parents ont suivies lorsqu'ils étaient étudiants. Il s'agit d'un phénomène propre à la génération actuelle des parents. La donne est-elle trop nouvelle pour être déjà bien comprise et assimilée ? Le débat récent sur l'enseignement en Communauté française a mis en exergue des besoins liés au nombre de pédagogues et à la survie d'options, sans remettre toutefois en question le droit élémentaire à l'enseignement.

La situation des crèches est encore plus préoccupante car elle porte sur l'accès à ce service de première nécessité. Il s'agit d'une question sociale, éthique et économique qui trouve pleinement sa place au moment précis où des centaines de milliers de personnes arpentent régulièrement les rues du pays pour réclamer plus de justice, de droits et de protection pour les enfants.

DANIELLE CARON
Echevine à Woluwe-Saint-Lambert, députée bruxelloise